La parole est aux animaux
Réflexions sur le commentaire à la T.V.

La vie des animaux est un sujet inépuisable et une source intarissable de programmes pour la T.V. Frédéric Rossif l’a prouvé avec des moyens de fortune. Aussi voit-on arriver avec sympathie cette « Caméra en Afrique » qui meublera de façon agréable, instructive et estivale quelques quarts d’heure de vacances. Les auteurs, M. Armand Denis et sa femme, ont déjà à leur actif de nombreux films de chasse en images dont le plus connu est François le Rhinocéros. Je ne sais trop dans quelle mesure le petit film que nous avons vu l’autre jour a été tourné pour la T.V., ou si c’est seulement le montage qui a été réalisé pour le petit écran. L’abondance des gros plans semble toutefois indiquer le souci de l’optique dela T.V.
Au cinéma, le robinet d’eau tiède est fermé
Ce ne sont donc pas les images que je critiquerai, mais une fois encore le commentaire. J’ai ici trop souvent protesté contre la façon dont Claude Darget commente « La vie des animaux » pour ne pas lui rendre indirectement hommage aux dépens de Stéphane Pizella. Je ne pense pas, en effet, que celui-ci ait mieux trouvé le ton qui convient. Son commentaire était certes relativement discret, descriptif et vaguement explicatif, mais par là même le plus souvent inutile. Frôlant parfois la niaiserie quand, par exemple, il s’émerveillait que les petits crocodiles n’aient pas peur de l’eau ou que Mme Denis soit assez bonne pour leur rendre la liberté (au lieu sans doute de les tuer à coups de bâton).
On dira que je fais beaucoup de cas d’un aspect très secondaire d’une émission qui vaut d’abord par les images. C’est peut-être que je suis particulièrement sensible sur le chapitre des animaux, mais je crois que mon irritation est plus généralement justifiée par la question du commentaire de T.V. Avant-guerre, rares étaient les documentaires de cinéma bien commentés et la sottise du texte et du ton accompagnant la fabrication des spaghettis ou la traversée des canyons du Colorado alimentait la verve des numéros de cabaret. Depuis une dizaine d’années, il faut le dire, les choses ont bien changé et l’on voit couramment aujourd’hui des documentaires dont la bande sonore ne comporte pas une parole. D’autres fois, comme dans Dimanche à Pékin, le texte est aussi important que l’image, mais il entretient avec elle un dialogue nécessaire et rigoureux. De toute façon, c’en est fini au cinéma avec le robinet d’eau tiède du speaker bavard et vain multipliant les pléonasmes entre lécran et le commentaire.
Allons-nous voir les défauts enfin éliminés au cinéma trouver refuge à la T.V. et celle-ci, ignorante de l’expérience de son aîné, recommencer les mêmes erreurs ?
L’improvisation est-elle inévitable?
Sans doute les problèmes du commentaire de T.V. sont-ils très différents de ceux qui se posent au cinéma pour des raisons d’abord toutes contingentes. Un commentaire de film peut être aussi élaboré que le montage des images. lI est le fait d’un écrivain qui médite et prend son temps. Le régime de la T.V. impose au contraire presque toujours l’improvisation. Il y a lieu, du reste, de se demander dans quelle mesure cette servitude n’est pas une paresse et s’il ne serait pas possible de réserver parfois plus de temps à la préparation des émissions. Ce sont ici les méthodes de travail qui sont en cause.
Mais improvisé, semi-improvisé ou préparé, le commentaire de T.V. doit répondre à certaines exigences. S’agissant d’accompagner des films à caractère documentaire, il peut s’inspirer d’abord avec profit de la sobriété acquise au cinéma. lI doit aussi être compétent et efficace, donner par exemple le nom des animaux, au lieu de s’extasier sur leur pelage ou leur allure, que tout le monde peut voir. Mais à tout prendre, j’avoue encore préférer l’insolente ignorance zoologique de Claude Darget qui commente « La vie des animaux » comme un match de catch, à la science élémentaire de Stéphane Pizella, qui ne nous apprenait à peu près rien que nous ne sachions déjà.
L’idéal à atteindre
Tout au plus un certain pléonasme est-il admissible dans la mesure où al T.V. n’ayant pas la définition du cinéma, nous pouvons parfois être reconnaissants au commentateur de nous aider à percevoir ce que nous voyons. Dans cette perspective, le commentaire idéal est celui qui accompagne généralement les films du « Magazine des explorateurs. » La vie et le laisser-aller de l’improvisation n’excluent jamais la précision, la compétence et l’utilité. Il est vrai que le commentateur est aussi l’auteur du film, mais cette conjoncture exceptionnelle nous indique néanmoins vers quel idéal doit tendre le style du commentaire de T.V.
Image de Dimanche à Pekin (Chris Marker, 1956)
Ce texte a été publié originalement dans Radio-Cinéma-Télévision, 392 (12 juillet 1957) et plus récemment dans Hervé Joubert-Laurencin, dir., André Bazin. Écrits complets (Paris : Macula, 2018).
Un grand merci à Yan Le Borgne.
© Éditions Macula, 2018

