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« Mon premier film, Traversées (1982), est issu d'une expérience des frontières que j'ai vécue dans ma chair. A l'époque, quand on arrivait en Europe, il n'y avait pas encore l'espace Shengen et les frontières étaient bien là. A ce jour, La Grande-Bretagne n'est d'ailleurs jamais entrée dans l'espace Shengen. Et c'est justement à la frontière britannique que j'ai connu la première véritable entrave à la liberté de circulation pourtant si chère aux Européens. J'y ai été refoulé alors que j'allais passer comme chaque année le réveillon à Londres au prétexte que mes papiers n'étaient pas valables. J'ai rencontré à cette occasion un immigré slave qui avait franchi clandestinement le rideau de fer et traversé de multiples frontières pour se retrouver refoulé sur ce bateau qui nous avait ramenés vers le continent. Une fois en Belgique, le Slave a été empêché de débarquer alors que j'ai pu moi-même rentrer sans encombres. L'idée du film a vu le jour dans le train qui me ramenait à Bruxelles : un Arabe et un Slave enfermés sur un bateau, que peut bien signifier leur rencontre ? Et c'est là qu'intervient la dimension mentale des frontières, autrement dit celles qu'on a dans sa tête. Traversées a été pour moi l'occasion de poser la question de la territorialité, celle dans laquelle le slave était enfermé de par son héritage idéologique mais dont l'arabe (qui se présente comme un voyageur et non un immigré) s'est libéré pour accéder à une pensée poétique. La confrontation entre ces deux personnages s'est essentiellement déroulée sur ce terrain-là. C'était aussi l'époque où je pensais beaucoup à mon statut de minoritaire en Belgique et c'est à travers les rencontres avec les autres minoritaires que compte une ville aussi cosmopolite que Bruxelles que la question de la cohabitation avec l'autre s'est imposée à moi. Mon passé, mon enfance en Tunisie parmi les communautés italiennes, juive, maltaise ou française (quoique cette dernière fût de type colonial), sont peu à peu revenus à la surface et ont pris place dans ma réflexion. Je me suis retrouvé à mon tour dans la peau d'un immigré, donc d'un minoritaire vivant en Belgique à côté d'autres minorités. Cette prise de conscience s'est installée au coeur de ma vie ainsi que dans mon activité intellectuelle. »
Mahmoud Ben Mahmoud
« Si l’on passe outre ces clichés trop prononcés pour le 21e siècle, les dialogues profonds qui s’opèrent entre Youssef et Bogdan ainsi que les silences accompagnés de mélodies graves et dramatiques offrent au spectateur une belle réflexion sur le sens de la vie et le rapport au différent. Ce film de Mahmoud Ben Mahmoud questionne les notions d’existence, d’exil et de quête de soi. »
Malko Douglas Tolley