Sabzian

Jean Epstein: Bonjour Cinéma

6/07/2015
Sabzian
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Bonjour Cinéma

Jean Epstein

 

De même qu’il y a des gens insensibles à la musique, de même il y en a, et davantage, qui sont insensibles à la photogénie. Du moins provisoirement.

 

Je ne veux pas lui tendre le piège de le surestimer. Mais qu’en dirais-je qui soit suffisant ? L’émotion existe comme celle du peintre ou du sculpteur, et indépendante. A peine commence-t-on à s’apercevoir qu’il s’est produit un art inespéré. Simplement tout neuf. Il faut se rendre compte de ce que cela représente. Le dessin vit périr les mammouths. L’Olympe entendit numéroter les muses. A leur chiffre officiel qui est, pouvant se réduire à la demi-douzaine, d’ailleurs un bluff, l’homme depuis n’ajoutait que des manières, des interprétations et des rallonges. De petites sensibilités coulèrent à pic d’avoir heurté la pyrogravure. Assurément, le livre, le rail, l’automobile furent un étonnement, mais pourvu d’ancêtres. Variétés, voici l’espèce nouvelle née mystérieusement.

Devant le cinéma, dès qu’il ne fut plus hermaphrodite de science et d’art, et que ce dernier sexe l’emporta, nous fûmes désemparés. Jusqu’à lui presque exclusivement le devoir fut de recomprendre des aphorismes magistraux : courbature. Il fallut comprendre. C’était une autre affaire. Longtemps nous ne comprîmes rien, rien, et rien, et encore rien.

Epoque où le cinéma fut la distraction pour sortie de collégiens, un lieu de rendez-vous obscur assez, ou un tour de physique un peu somnambule. Ce terrible risque des vessies pour des lanternes. Et dupes, les prudents le furent de ne pas reconnaître tôt que ces populaires, stupides – oui, c’est entendu – feuilletonesques, grandguignolesques, rocambolesques Mystères de New York marquent une époque, un style, une civilisation, Dieu merci, déjà plus au gaz. Belles histoires qui n’en finissent jamais et recommencent. Les trois MousquetairesFantômas, ‘Du côté de chez Swann’, et puis celle-là, extra-dry, goût américain. “La femme la plus assassinée du monde”, dit Armand Rio.

Les messieurs graves et insuffisamment trop cultivés applaudirent aux vies des fourmis, aux métamorphoses des larves. Exclusivement. Pour instruire la jeunesse des autres.

Puis le schisme du théâtre photographié.

Ce n’était pas ça. C’en était même le contraire. A cet art si neuf qu’il n’en existait alors que le pressentiment, les mots, même aujourd’hui, manquent pour avoir trop servi à des images hélas inoubliées. Poésie et philosophie nouvelles. Il faut une gomme à effacer les styles, puis construire ingénument. Sommes-nous capables de tant d’amputations ? Ni esprit, ni intrigue, ni théâtre. Les mystères de New York, on avoue plus facilement aujourd’hui qu’on en a vu quelques épisodes, ne sont pas seulement un imbroglio à demi-dénouements automatiques, sinon Monsieur Decourcelle les eût joyeusement enterrés. Généralement, le cinéma rend mal l’anecdote. Et ‘action dramatique’ y est erreur. Le drame qui agit est déjà à moitié résolu et roule sur la pente curative de la crise. La véritable tragédie est en suspens. Elle menace tous les visages. Elle est dans le rideau de la fenêtre et le loquet de la porte. Chaque goutte d’encre peut la faire fleurir au bout du stylographe. Elle se dissout dans le verre d’eau. Toute la chambre se sature de drame à tous les stades. Le cigare fume comme une menace sur la gorge du cendrier. Poussière de trahison. Le tapis étale des arabesques vénéneuses et les bras du fauteuil tremblent. Maintenant la souffrance est en surfusion. Attente. On ne voit encore rien, mais le cristal tragique qui va créer le bloc du drame est tombé quelque part. Son onde avance. Cercles concentriques. Elle roule de relais en relais. Secondes.

Le téléphone sonne. Tout est perdu.

Alors, vraiment, vous tenez tant que cela à savoir s’ils se marient au bout. Mais IL N’Y A PAS de films qui finissent mal, et on entre dans le bonheur à l’heure prévue par l’horaire.

Le cinéma est vrai ; une histoire est mensonge. On le pourrait soutenir avec apparence de raison. Mieux, j’aime dire que leurs vérités sont autres. A l’écran les conventions sont honteuses. Le coup de théâtre y est simplement cocasse, et si Chaplin en exprime tant de tragique, c’est un tragique risible. L’éloquence crève. Inutile, la présentation des personnages ; la vie est extraordinaire. J’aime l’angoisse des rencontres. Illogique, l’exposition. L’événement nous prend les jambes comme un piège à loups. Le dénouement ne peut être autre chose qu’une transition de nœud à nœud. De sorte qu’on ne change pas beaucoup d’altitude sentimentale. Le drame est continu comme la vie. Les gestes le réfléchissent, mais ne l’avancent ni ne le retardent. Alors pourquoi raconter des histoires, des récits qui supposent toujours des événements ordonnés, une chronologie, la gradation des faits et des sentiments. Les perspectives ne sont qu’illusions d’optique. La vie ne se déduit pas comme ces tables à thé chinoises qui s’engendrent douze successivement l’une de l’autre. Il n’y a pas d’histoires. Il n’y a jamais eu d’histoires. Il n’y a que des situations, sans queue ni tête ; sans commencement, sans milieu, et sans fin ; sans endroit et sans envers ; on peut les regarder dans tous les sens ; la droite devient la gauche ; sans limites de passé ou d’avenir, elles sont le présent.

 

 

Le cinéma assimile mal l’armature raisonnable du feuilleton, et, indifférent à elle, à peine soutenu par l’atmosphère des circonstances, étale des secondes d’un goût particulier. Soupçon tragique est une histoire incroyable : adultère et chirurgie. Hayakawa, tragédien stupéfié, balaie le scénario. Quelques demi-minutes offrent le magnifique spectacle de sa démarche équilibrée. Il traverse naturellement une pièce, et porte le buste un peu oblique. Il tend ses gants à un domestique. Ouvre une porte. Puis, étant sorti, la ferme. Photogénie, photogénie pure, mobilité scandée.

Je désire des films où il se passe non rien, mais pas grand-chose. N’ayez crainte, on ne s’y trompera pas. Le plus humble détail rend le son du drame sous-entendu. Ce chronomètre est la Destinée. Ce Tireur d’épines est la pensée de tout un pauvre homme, épousseté avec plus de tendresse que n’en gagnera jamais le Parthénon. L’émotion est peureuse. Le fracas d’un express qui déraille du viaduc ne plaît pas toujours à ses mœurs familières. Mais dans une quotidienne poignée de main, plutôt elle montre son beau visage frangé de larmes. D’une pluie que peut-on tirer de tristesse ! Comme cette cour de ferme est toute l’innocence quand, dans la chambre, les amants s’étonnent d’un arrière-goût. Les portes se ferment comme les écluses d’une destinée. L’œil des serrures est impassible. Vingt ans de vie aboutissent à un mur, un vrai mur de pierres, et tout est à recommencer si on en a encore le courage. Le dos de Hayakawa est tendu comme un visage volontaire. Ses épaules refusent, nient et abjurent.

Le carrefour est un germe de routes qui fusent vers ailleurs. Charlot vagabond soulève la poussière avec ses grands souliers. Il a tourné le dos. Sur son dos il a mis un baluchon qui ne contient peut-être qu’une brique, pour se défendre des mauvaises rencontres. Il s’en va. S’en aller.

Ne dites pas : Symboles et Naturalisme. Les mots n’ont pas encore été trouvés, et ceux-là jurent. Je souhaite qu’il n’y en ait pas. Images sans métaphore. L’écran généralise et détermine. Il ne s’agit pas d’un soir, mais du soir, et le vôtre en fait partie. Le visage, et j’y retrouve tous ceux que j’ai vus, fantôme de souvenirs. La vie se morcelle en individus nouveaux. Au lieu d’une bouche, la bouche, larve de baisers, essence du tact. Tout frémit de maléfices. Je suis inquiet. Dans une nature nouvelle, un autre monde. Le gros plan transmue l’homme. Toute ma pensée, dix secondes, gravite autour d’un sourire. Majesté sournoise et muette, lui aussi pense et vit. Attente et menace. Maturité de ce reptile aérien. Les mots manquent. Les mots n’ont pas été trouvés. Qu’aurait dit Paracelse ?

La philosophie du cinéma est toute à faire. L’art ne se doute pas de l’éruption qui menace ses fondements. La photogénie n’est pas qu’un mot à la mode et galvaudé. Ferment nouveau, dividende, diviseur et quotient. On se casse la gueule à la vouloir définir. Visage de la beauté, c’est un goût des choses. Je le reconnais comme une phrase musicale aux menaces de sentiments qui l’accompagnent, spécifiques. Secret, on le foule souvent aux pieds comme cette qualité milliardaire dont une houille inaperçue barde le sol. Notre œil, sauf une très longue habitude, ne parvient pas à le découvrir directement. Un objectif le centre, le draine et distille entre ses plans focaux la photogénie. Comme l’autre cette vue a son optique.

Les sens, il est entendu, ne nous donnent de la réalité que des symboles, métaphores constantes, proportionnées et électives. Et symboles non de matière qui donc n’existe pas, mais d’énergie, c’est-à-dire de quelque chose qui en soi-même est comme s’il n’était pas sauf en ses effets quand ils nous touchent. Nous disons : rouge, soprano, sucré, chypre, quand il n’y a que vitesses, mouvements, vibrations. Mais aussi nous disons : rien, quand le diapason et la plaque et le réactif, eux, recueillent des témoignages d’existence.

Le machinisme qui modifie la musique en y introduisant des modulations de complaisance, la peinture en y introduisant la géométrie descriptive, et tous les arts, et toute la vie en y introduisant la vitesse, une autre lumière, d’autres cerveaux, ici, crée son chef-d’œuvre. Le déclic d’un obturateur fait une photogénie qui, avant lui, n’existait pas. On parlait de nature vue à travers un tempérament ou de tempérament vu à travers la nature. Maintenant il y a une lentille, un diaphragme, une chambre noire, un système optique. L’artiste est réduit à déclencher un ressort. Et son intention même s’éraille aux hasards. Harmonie d’engrenages satellites, voilà le tempérament. Et la nature aussi est autre. Cet œil voit, songez-y, des ondes pour nous imperceptibles, et l’amour d’écran contient ce qu’aucun amour n’avait jusqu’ici contenu, sa juste part d’ultra-violet.

Voir, c’est idéaliser, abstraire et extraire, lire et choisir, transformer. A l’écran nous revoyons ce que le ciné a déjà une fois vu : transformation double, ou plutôt parce qu’ainsi se multipliant, élevée au carré. Un choix dans un choix, un reflet de reflet. La beauté est ici polarisée comme une lumière, beauté de seconde génération, fille, mais fille née avant terme, de sa mère que nous aimions de nos yeux nus, et fille un peu monstre.

C’est pourquoi le ciné est psychique. Il nous présente une quintessence, un produit deux fois distillé. Mon œil me procure l’idée d’une forme ; la pellicule contient aussi l’idée d’une forme, idée inscrite en dehors de ma conscience, idée sans conscience, idée latente, secrète, mais merveilleuse ; et de l’écran j’obtiens une idée d’idée, l’idée de mon œil tirée de l’idée de l’objectif, (idée), c’est-à-dire, tellement cette algèbre est souple, une idée racine carrée d’idée.

Le Bell-Howell est un cerveau en métal, standardisé, fabriqué, répandu à quelques milliers d’exemplaires, qui transforme le monde extérieur à lui en art. Le Bell-Howell est un artiste et ce n’est que derrière lui qu’il y a d’autres artistes : metteur en scène et opérateur. Une sensibilité enfin est achetable et se trouve dans le commerce et paye des droits de douane comme le café ou les tapis d’Orient. Le gramophone est, de ce point de vue, raté ou simplement à découvrir. Il faudrait chercher ce qu’il déforme et où il choisit. A-t-on enregistré sur disque le bruit des rues, des moteurs, des halls de gare ? On pourrait bien s’apercevoir un jour que le gramophone est fait pour la musique comme le ciné pour le théâtre, c’est-à-dire pas du tout, et qu’il a sa voie propre. Car il faut utiliser cette découverte inespérée d’un sujet qui est objet, sans conscience c’est-à-dire sans hésitations ni scrupules, sans vénalité, ni complaisance, ni erreur possibles, artiste entièrement honnête, exclusivement artiste, artiste-type.

Un exemple encore. Des observations minutieuses de M. Walter Moore Coleman montrent qu’à certains moments tous les mouvements (locomoteurs, respiratoires, masticateurs, etc.) d’une réunion d’individus les plus divers pouvant comprendre des hommes et des animaux, sans être le moins du monde synchrones, admettent un certain rythme, une certaine fréquence soit uniformes, soit dans un rapport musical simple. Ainsi, un jour, tandis que les lions, les tigres, les ours, les antilopes au Zoo de Regent’s Park marchaient ou mâchaient leur nourriture à 88 mouvements par minute, les soldats se promenaient sur les pelouses à 88 pas par minute, les léopards et les pumas marchaient à 132, c’est-à-dire dans le rapport 3/2, do-sol, des enfants couraient à 116, c’est-à-dire dans le rapport 3/4, do-la. Il y a donc là une sorte d’euphonie, d’orchestration, de consonance, dont les causes sont pour le moins obscures. On sait combien les scènes de foule au ciné, quand il y a vraie foule mentalement active, produisent un effet rythmé, poétique, photogénique. La cause en est que le cinéma mieux et autrement que notre œil sait dégager cette cadence, inscrire ce rythme, le fondamental avec ses harmoniques. Rappelez-vous comme Griffith fait continuellement bouger ses personnages, quitte même à les faire osciller en mesure, presque d’un pied sur l’autre, dans beaucoup de scènes du Pauvre amour. C’est ici que le ciné trouvera un jour sa prosodie propre.

Le vrai poète – Apollinaire a eu beau dire – n’en est pas assassiné. Je ne comprends pas. Certains se détournent quand on leur tend cette splendeur nouvelle. Ils se plaignent d’impuretés. Non, mais est-ce d’aujourd’hui qu’on taille les diamants ? Je redouble d’amour. Tout est gonflé d’attente. Des sources de vie jaillissent de coins qu’on croyait stériles et explorés. L’épiderme étale une tendresse lumineuse. La cadence des scènes de foule est une chanson. Regardez donc. Un homme qui marche, cet homme quelconque, un passant : la réalité d’aujourd’hui fardée pour une éternité d’art. Embaumement mobile.

Oui, il y a des impuretés : littérature, intrigue et esprit, accessoires ennemis. L’esprit surtout est le petit côté des choses. Le cinéma voit grand. Comparez ce que le ciné fait de l’Aventure, l’Aventure avec un grand A, et ce que de cette même Aventure fait un homme spirituel, M. Pierre Mac Orlan. D’une part une tragédie multiple, brutale, simple, vraie. Épisodes de crime pitoyable comme une souffrance de chien. Le naufrage des paradis foutus. D’autre part un petit livre de sourires malins – aux Éditions de la Sirène – qui rabotent les aspérités d’un chef-d’œuvre. La passion véritable comporte toujours du mauvais goût parce qu’elle est entière, criarde, violente, dénuée d’éducation et de convenances. M. Mac Orlan la recoiffe et la maquille d’esprit ; au lieu de la belle sorcière il n’y a plus qu’une vielle dame qui permet qu’on se fiche d’elle.

Pas de peinture. Danger des tableaux vivants en contraste de blanc et de noir. Clichés pour lanterne magique. Cadavres impressionnistes.

Pas de textes. Le vrai film s’en passe. Le lys brisé aurait pu le faire.

Mais du surnaturel. Le cinéma est surnaturel par essence. Tout se transforme selon les quatre photogénies. Raymond Lulle n’a point connu de si belle poudre de projection et de sympathie. Tous les volumes se déplacent et mûrissent jusqu’à éclater. Vie recuite des atomes, le mouvement brownien est sensuel comme une hanche de femme ou de jeune homme. Les collines durcissent comme des muscles. L’univers est nerveux.

Lumière philosophale. L’atmosphère est gonflée d’amour.

Je regarde.